ECOSSE: ILE DE RUM

Le récit d'un petit séjour à Pâques de 4 "aventuriers citadins" ("Pneumo"Nick, Steph "20 kg in the bag", Thierry " the man speaking to the phoques" and " scientifically approved" Vince) sur une petite île méconnue de l'ouest de l'Ecosse.

Le texte est très largement écrit par Thierry SON SITE, le Lamartine du groupe et notre nègre attitré maintenant.....Merci à toi!

" J'avais rêvé d'une Ecosse sauvage, nue et perdue. Arrivée au cœur des Highlands, je suis comblée. Devant moi, s'ouvrent des chemins ensauvagés. Aucune présence humaine à des kilomètres à la ronde. Pas même une rumeur. Juste le pas discret d'une horde de cerfs élaphes se détachent de l'ombre. Farouches, ils hument l'air avec circonspection et m'observent, immobiles…"

INTRODUCTION

C'est bien avant l'arrivée des jours propices que les projets de voyages naissent. Pour moi, dans la continuité du séjour passé en Irlande l'année précédente, l' Ecosse pointait le bout de sa carte…De son côté, Vincent abordait avec Nick et Steph, un projet de randonnée sur un morceau de terre isolé des Highlands. Nos deux approches allaient bientôt fusionner, et dès décembre se profilait pour les mois à venir, un périple auquel nous allions donner une forte connotation d'aventure . Un projet commun était né mais le plus fastidieux était devant nous. Notre périple se devait d'être à la fois un lieu de rencontre avec la nature sauvage, en pouvant observer des animaux, et un lieu de rencontre avec nous-mêmes. En définitive, nous recherchions l'exclusivité du site. Si une île de l'ouest des Highlands s'affichait clairement comme notre futur terrain d'aventure, le choix de celle-ci s'avérait plus obscur. En combinant la facilité d'accès et le coût réduit du trajet, la richesse de l'île tant en terme de paysages que de faune, ainsi que l'éloignement de l'homme, notre choix se tournait vers de petites îles prénommées Rum, Canna, Mugg, ou encore Eigg. Toute la logistique devait maintenant s'organiser autour de ce point de rencontre. Dès le retour des vacances de février, nous nous activions chacun de notre côté, afin de réunir toutes les informations nécessaires, faire les réservations des bus, trains, ferries et hôtel, ou encore acquérir le matériel manquant et les réserves de nourritures pouvant satisfaire à sept jours d'autonomie. Internet fût notre plus grand allié. Il nous permit de résoudre les uns après les autres, tous les problèmes, ou encore de répondre à des interrogations essentielles. Ainsi après avoir défini notre destination, au cœur d'une réserve naturelle, nous devions nous assurer de pouvoir bivouaquer ; sans quoi notre voyage se voyait achevé avant même d'avoir débuté. Concilier les différents moyens de transports avec les dates, les tarifs et les horaires s'avéra être un travail long et fastidieux. Des heures de recherches nous permirent d'établir un plan précis des deux jours de transit, qui devaient à l'aller nous emmener jusqu'à Rum, et au retour nous permettre de rejoindre Glasgow. Tout désormais était en place pour nous permettre d'accéder à huit jours d'inconnu et d'imprévu. Du sensationnel, de l'émerveillement, de l'autonomie, voilà les fils conducteurs de notre voyage. Isolés du monde pour s'allier à la nature en devenant une partie d'elle même, voués aux caprices du temps qu'il fait et qui s'écoule, pour mieux la sentir battre, nous oublierons les réflexes conditionnels et conditionnés de notre quotidien. Le jour est enfin là de quitter la terre pour voler vers les nuages, et rejoindre le notre que nous attendons avec ardeur.

ITINERAIRE ET ORGANISATION

PERIODE :
Nous sommes partis en avril. Le climat est, parait-il, un des plus propice en ces contrées pluvieuses et ventées. De plus l'été écossais est connu pour ces quantités d'insectes dont le pouvoir perturbateur est inversement proportionnel à leur taille: les midges .Nous ne voulions pas de ça et y préférons un peu plus de froid et de vent.
Nous avions environ 9 °C dans le refuge en permanence. Au début,bien équipés, c'est très correct . Puis avec le temps et l'humidité permanente nous commencions à rajouter des couches et à s'affaiblir un peu.
Sans le refuge, je pense que nous aurions eu du mal. Au niveau de la résistance au vent par exemple. Il faut vraiment une tente très performante pour faire face aux bourrasques impressionnantes et un sacré tapis de sol pour s'isoler de l'humidité, ce que nous n'avions qu' à moitié ( seul Stef avait une tente digne des tourbières) .

Pour en savoir plus sur le climat : le site de la météo britannique .
Pour ce qui est de la fréquentation touristique et du prix du séjour la saison est bien sûr parfaite. Peu de monde hormis quelques étudiants qui de toute façon ne fréquentaient pas les mêmes sentiers que nous. Soyons clair, quasiment personne sur cette île.

NIVEAU:
Si vous demandez à la station de la réserve , ils vous répondrons " no problem..if you're competent! ". Il faut un peu de travail de logistique pour arriver sur l'île et y séjourner en autonomie. Le matériel est primordial, rappelons-le et demande un certain budget. Il est préférable d'avoir l'habitude de marcher dans des conditions peu confortables. Prévoir donc l'ensemble étanche en Gore-Tex, le poncho, les habits thermiques etc....

HEBERGEMENT ET BUDGET (2004):
Peu élevé si on possède du bon matériel. L'avion , avec des low cost ( Ryanair ) est très peu onéreux. L'hébergement peut être gratuit dans les refuges. Il reste quelques nuits d'auberges les premiers et derniers jours selon les transferts.

QUELQUES LIENS UTILES
Pour préparer et compléter ce voyage j'ai utilisé certains sites :

Dans le genre livre je conseille :
- "L'Ecosse , guide nature" de L. Cocherel et D.Reby. Un petit livre très sympa.
- "Le guide ornitho" de L.Svensson, Peter J. Grant et G.Lesaffre. Indispensable pour identifier les oiseaux.

Juste un petit document pour les curieux sur la logistique du voyage....

LOGISTIQUE

LONG TRANSFERT POUR ATTEINDRE L'ILE

Jour 1:
En début d'après-midi, je retourne à Central station, attendre Vincent, Steph et Nick, partis de Beauvais le matin même. Je les vois débarquer sur le quai, les sacs sur le dos, à l'heure prévue. Nous nous affairons à acheter les cartouches de gaz manquantes, puis à récupérer les billets de train pour le soir. Un repas pizzas- salades à volonté nous remplit les estomacs plus que copieusement .Puis nous partons déambuler dans les rues de Glasgow. A la visite de la cathédrale et de son cimetière très " british ", aux dalles plantées sur un parterre de pelouse bien verte, nous enchaînons celle de la plus ancienne maison de Glasgow. Cette demeure du quatorzième siècle, bâti sur trois niveaux, au mobilier d'époque, nous projette dans une atmosphère d'autrefois A 18 heure, nous quittons la ville la plus peuplée d'Ecosse, à destination d'un bout de terre dépeuplé. Rapidement, nous apercevons quelques collines s'élever. Le paysage devient de plus en plus sauvage, austère, bien que le soleil illumine encore les versants exposés, leur conférant des couleurs chaudes. Sur les versants opposés, des étendues verdoyantes tapissent des zones boisées desquelles nous nous attendons à voir surgir quelques elfes. En continuant à rouler vers le nord, les sommets s'étirent davantage, jusqu'à culminer aux alentour de mille mètres dans le secteur du Glencoe. Les pics enneigés sont recouverts par la brume. L'eau coule en abondance le long des parois rocheuses ; quelques conifères donnent un peu de vie à ce tableau alpestre. De ce décor, nous viennent à l'esprit de nombreux films tel " Le seigneur des anneaux " ou encore " Braveheart ". La route redescend ensuite jusqu'à Fort William , point de départ pour l'ascension du point culminant d'Ecosse, le Ben Nevis. De la gare, nous attendons une heure, avant de monter, de nuit, dans le train qui nous achemine jusqu'à Mallaig. Nous prenons possession d'une petite chambre, agréable, avec tout le confort requis sur le palier, et nous nous couchons vers midnight…

ARRIVEE SUR RUM

Jour 2: Nous nous levons à 7h45, et prenons un temps important à refaire nos sacs, en répartissant le poids. Lorsqu'ils sont bouclés, et que nous nous sommes accommodés de notre dernière douche pour un bon bout de temps, nous partons acheter les billets pour le ferry. La guichetière s'étonne de nous voir prendre que des billets aller… " single tickets ? "…Nous faisons nos derniers achats pour le petit déjeuner du matin et le repas du midi, et partons tout équipés à bord du ferry. Le temps est toujours à la pluie, mais nous sommes prêts à affronter ces conditions. Un employé de la compagnie sourit en me voyant faire tomber une poche de nourriture dans une grosse flaque d'eau…Durant les 2h30 de traversée nous commençons à étudier la carte, et définir des itinéraires. Nous consommons nos deux repas achetés, sur le bateau, observant de l'intérieur, les îles qui défilent sur l'eau. On s'amuse un temps à faire stresser Nick quant à un éventuel débarquement acrobatique! Arrivés à Rum ( certains ont eu du mal à trouver la sortie du bateau…) , nous demandons quelques précieux renseignements auprès de l'office de la réserve naturelle (" no problems…if you're competent!) , et prenons le sentier du sud vers Dibidil. Les uns après les autres, nous mettons à l'épreuve nos guêtres, nous enfonçant jusqu'au mollet dans une mélasse marécageuse plus proche du purin que d'un sentier tourbeux. Une fois rentrés dans la réserve naturelle , nous apercevons quelques cerfs. Le vent souffle fort, et nos chaussures sont maintenant trempées. Après avoir fait un point sur la carte, nous continuons à longer les falaises, pour bientôt apercevoir, au fond de la vallée, une maison isolée. Le refuge s'avère ouvert, et c'est avec ravissement que nous prenons possession des lieux. Rapidement, une des deux salles est empli de nos vêtements suspendus pour sécher…ce soir nous pouvons nous étaler à notre aise, et nous n'avons pas besoin de monter la tente. Le repas est pris face à l'océan, puis après ce qui deviendra la traditionnelle partie de " uno ", nous nous glissons dans nos sacs de couchage…

Jour 3: Vers huit heure, nous émergeons la tête de nos duvet. La nuit a été assez froide, et de l'air s'est engouffré à chaque instant dans mon sac mal serré, m'ôtant autant de chaleur. Le vent violent qui a soufflé nous interroge sur la tenue de la tente en de telles circonstances. Au réveil, les sommets sont embrumés, mais bientôt le soleil vient réchauffer l'atmosphère. Nous constatons que des rats ont grignoté des carrés de chocolats, laissés sur la table. Pendant que nos chaussures sèchent au vent, nous prenons joyeusement notre premier petit déjeuner lyophilisé, en chantant, puis nous nous préparons pour sortir. Une fois tout équipé, nous prenons le sentier en direction du sud ouest. Un paysage sauvage s'ouvre devant, tandis que le panorama du large grandit au fur et à mesure que nous nous élevons sur le chemin. Nous longeons plusieurs lacs, avant d'atteindre celui de Papadil, que nous découvrons par une vue plongeante. Les falaises qui bordent l'océan semblent un repère idéal de colonies d'oiseaux, et les plages découpées de galets géants un havre de paix pour des phoques. Si nous observons un aigle de mer que notre simple présence a dû faire fuir, la seule autre espèce vivante qui réside les lieux, est le goéland. Le temps est splendide, et nous profitons pleinement de ce cadre, de ces couleurs, en longeant les crêtes. Par moments, nous nous séparons, comme pour mieux laisser parler nos sens respectifs…un cri de goéland, le bruit des vagues échouées sur le rocher…Nous sommes conscients de la chance d'avoir ce temps si propice, et profitons de ces instants pour nous nourrir de cette splendeur sauvage. Ici encore surgissent quelques cerfs qui nous dévisagent, avant de fuir devant nos regards ahuris. Là, un cormoran surveille sa proie depuis le surplomb d'une falaise. Il est 14 heures, et nos forces commencent à décliner. Enfin nous apercevons le refuge. Lorsque nous le rejoignons, la première tâche consiste à étaler en un palette de couleurs nos affaires mouillées. Un bon repas vient réconforter nos estomacs, après quoi chacun vaque à ses occupations personnelles : lessive, vaisselle ou toilette…Steph et Vincent partent sur la plage identifier des oiseaux , tandis que je repère le tracé de l'itinéraire du lendemain sur la carte, ainsi que l'accès a certains pics alentour. Ensemble, nous cherchons, en vain, du bois charrié par l'océan, pour allumer un feu de cheminée. Nick, le perdant du soir au " uno ", notre compagnon de route, est chargé de porter les poubelles le lendemain…en réalité toute la semaine !

Jour 4: Nous nous réveillons de bonne heure, mais attendons 7h30 pour nous lever. Après les rituels du matin, nous préparons les sacs pour la journée. Le vent continue de souffler, et les sommets se dégagent peu à peu. En suivant la rivière Dibidil, sur un terrain hors sentier, toujours aussi marécageux, nous progressons lentement vers le col Bealach on oir. En approchant le col, le vent devient de plus en plus violent, au point qu'il devient un allier, nous poussant dans la pente ascendante, sur le sentier difficile. Au sommet, la pluie nous rattrape, et nous sortons les ponchos afin de protéger les sacs. Nous descendons sur une pente bien prononcée, et rejoignons la large vallée, au milieu de laquelle coule une importante rivière. Un mammouth surgit devant nous, dans cette immense steppe sauvage, ou bien est-ce le fantôme de Yukagir, retrouvé dans un état remarquable à l'extrême nord de la Sibérie. Il ne s'agit pas d'une hallucination, mais simplement d'une évocation, tant cette terre tient des allures de paysages sortis des livres de préhistoire. Nous traversons, les chaussures emplies d'eau, nous enfonçant dans le sol spongieux de tourbe, jusqu'à atteindre une encolure qui nous donne vue sur l'océan. En franchissant un gué, pour atteindre une habitation, je me retourne lorsque j'entend un cri : je vois alors Vincent étendu dans l'eau. Son pied a glissé sur une pierre, mais il est sauvé du bain par son poncho, et sort du lit de la rivière sans bobo. Lorsque Steph parle avec les deux filles présentes dans la maison, probablement des étudiantes en science, elles l'informent qu'un avis de tempête est annoncé pour la nuit, et nous déconseillent de planter la tente. Harris devait être notre lieu de bivouac, et nous nous retrouvons contraints de repartir pour Kinloch. Nous empruntons la piste 4*4, laissant derrière nous une côte déchirée, aux allures de Bretagne. La pluie nous escorte depuis le col, et le vent souffle violemment, nous déportant par rafale. Une halte déjeuner, rapide, nous donne l'énergie pour continuer. Nick, transi de froid, est maintenant sur pilotage automatique, et seul un mouvement mécanique de ses jambes, lui permet encore d'avancer. Les rafales nous poussent dans les montées, et malgré les conditions exécrables, le paysage n'en reste pas moins magnifique. Une vue de lacs, dominés par des sommets, éveille le souvenir du Connemara. En fin nous sortons des limites de la réserve naturelle, et rejoignons bientôt Kinloch. L'auberge du château est complète, et nous apprenons que le ferry du lendemain n'est pas certain de pouvoir naviguer, à cause des conditions météorologiques…peu importe, nous n'avons pas l'intention de repartir. Une heure et demi plus tard, lorsque l'épicerie du port ouvre, nous nous faisons indiquer un lieu pour dormir. Ce soir encore, nous ne planterons pas la tente. C'est une petite maison blanche, octogonale, qui sera notre refuge de la nuit. A l'intérieur, une bibliothèque nous propose de nombreux ouvrages. Des chaises feront office de fil à linge, et il y a même un petit évier avec de l'eau. Un grand tapis nous servira de lit, sur lequel nous étendrons nos sacs de couchage. Après une journée très arrosée, la chaleur d'une soupe chaude nous apporte du réconfort…Nick semble sorti d'affaire, la pneumonick s'est envolée !!

Jour 5: Nous sommes encore couchés lorsque Steph rentre d'une ballade le long du port. Les préparatifs du matin- petit déjeuner et rangements des affaires éparpillées- prennent du temps. Nos chaussettes sont mouillées, et nous nous servons des réchauds pour tenter de les faire sécher. Au bout de 20 minutes, je me rend compte que l'une des miennes a commencé à brûler, et s'est transformée en mitaine pour pied ! Le petit supplice consiste a enfiler nos chaussettes (ou ce qu'il en reste) trempées dans nos chaussures tout autant imbibées d'eau. Vince et Nick se renseignent auprès de l'office de la réserve, sur la météo, les points d'observation d'animaux, et l'existence d'un refuge à l'endroit que nous nous apprêtons à rejoindre. Pendant ce temps, Steph et moi allons réserver quatre lits à l'auberge du château, pour le dimanche soir, et demander la permission de laisser nos tentes. Le vent souffle toujours et la pluie persiste. Nous reprenons le sentier de la veille, puis bifurquons vers la droite. Le paysage apparaît toujours aussi sauvage, et le sentier encore plus marécageux, dès que nous laissons la piste de 4*4. Le temps s'améliore, et bientôt s'ouvre une large vallée, bordée de pics abrupts. Nous cherchons un gué pour franchir la rivière, qui en contrebas, se jette dans l'océan. En jetant mon sac sur l'autre berge, je suis déséquilibré, et me retrouve plongé dans l'eau jusqu'au nombril. Je m'accroche aux hautes herbes, et réussis à m'extraire en un temps record de ce lit peu adapté aux circonstances. Un peu plus loin, nous faisons une halte pour le déjeuner, sur une petite corniche, face à la plage. En mangeant nous sommes épiés par un phoque qui émerge, par alternance, sa tête hors de l'eau. Le décor est sublime, mais le vent commence à nous refroidir. Si le surpantalon et les guêtres ont protégé le bas de mon corps, l'eau s'est infiltrée sous ma veste, et la partie inférieure de ma polaire est mouillée.

Nous longeons le bord de l'océan, à la recherche du refuge de Guirdil. Nous apercevons alors de nouveaux cerfs tout proche, puis d'autres encore, étonnamment plantés sur un versant très abrupt. Des oiseaux tournoient sur les falaises, et c'est camouflé, à coté d'une plage de gros cailloux, que nous apercevons, au dernier moment, notre abri de fortune. Nous sommes seuls au monde, occupants privilégiés des lieux, exhortés par ce décor idyllique. Profitant du soleil, revenu pour accroître encore notre enchantement, nous étalons toutes nos affaires le long du muret de pierre qui borde le refuge. Bien vite, la pluie revient, et nous nous installons à l'intérieur. Deux salles composent le rez de chaussée, et chacune d'elle dispose d'une fenêtre, permettant d'établir deux postes d'observations. Dans la pièce principale, se trouvent un banc en bois, un long plan de travail scellé au mur, sur lequel nous préparons à manger. Enfin, une cheminée que nous ne pourrons utiliser faute de bois, sinon en faisant brûler quelques emballages de papier, se tient à notre disposition. Depuis la seconde pièce, équipée d'un fil de séchage, un escalier en bois accède à l'étage : ici sera notre chambre. Lorsque l'éclaircie revient, nous sortons observer de plus prêt ce petit paradis sauvage. La lumière du soir donne au site des couleurs étincelantes, aux contrastes féeriques. Le bleu de l'océan se mêle au vert de l'herbage, cerclé du brun des falaises, dans une palette flamboyante. Lorsqu'à nouveau, la pluie revient, nous nous réfugions à l'intérieur pour dîner. L'heure est à l'identification de l'huîtrier pie, ou encore de l'eider à duvet. Un cerf aux long bois se promène sur la plage, surveillé par la lune descendante. Quelques chants de bonne humeur plus tard, nous montons à l'étage entamer quelques discussions philosophiques, avant de nous endormir avec le souffle de l'océan.

L'ANGINE NOUS GUETTE

Jour 6: Ce matin le temps est au vent et à la pluie. Nous restons dans nos sacs de couchages tard dans la matinée à discuter, au chaud. La réflexion de Nick sur "le respect"est un sujet récurrent qui revient longuement. Depuis trois jours, la température à l'intérieur ne dépasse pas les 10°C et l'atmosphère humide rend toutes nos affaires froides et moites. Depuis hier, l'angine nous quête ; nous commençons à tousser, avec une pointe au niveau de la poitrine, et la gorge racle. Pour la nième fois, Nick perd une partie de Uno, et se voit affligé d'aller chercher l'eau à la rivière pour le repas du soir. Hormis pour les corvées où les besoins naturels, nous passerons la journée à l'intérieur, les pieds au sec. Certainement que nous en avons besoin. Nous improvisons des jeux, abordons quelques sujets d'un niveau intellectuel pas toujours très élevé. Même pas un phoque à l'horizon, seuls quelques cerfs nous rendent leur visite quotidienne devant la porte. Après quelques chansons entonnées en cœur, et une longue conversation gastronomique, nous retournons là où nous avons passé une grande partie de la journée, c'est à dire dans nos sacs de couchage.

Jour 7: Comme tous les matins, nous traînons pour nous lever. Le vent ne siffle plus, et son souffle ne s'engouffre plus à travers les parois de pierre du refuge. La température a légèrement augmenté. La nuit a été bonne pour tous. En observant l'océan, j'aperçois enfin un phoque. Nous nous plaçons tous les quatre à des points d'observation, les jumelles ou la grande focale à la main. C'est un gros phoque gris qui émerge la tête, planté de deux gros yeux ronds, avant de replonger pour quelques instants. Chaque fois qu'il réapparaît, il scrute la plage et les récifs, tel un périscope. Son cache cache avec nous dure un long moment, disparaissant, avant de réapparaître quelques mètres plus loin. Discrètement, nous approchons les rochers du bord de plage, stoppant notre progression chaque fois que sa tête est hors de l'eau, comme dans un jeu d'école. Pourtant, nous ne le verrons pas sortir se prélasser sur la plage, probablement bloqué par une houle trop virulente, ou simplement dérangé par notre présence. A moins que son passage n'ait été qu'une réponse à nos appels, que nous lançons depuis deux jours. Sans autre intention que de nous montrer que la nature récompense ceux qui savent être à l'écoute. Le petit déjeuner se prépare tandis que nous continuons d'observer l'océan. Un second phoque, plus petit, apparaît. Il adopte la même attitude que le précédent. Il se déplace latéralement, et ne quittera pas les eaux. Depuis deux jours, nous attendions ces instants, et notre persévérance se voit récompensée par ce spectacle. Avant de manger, nous organisons le " Rum steak festival ", concert improvisé d'harmonica, et danse country, dans une humeur euphorique. Nous nous équipons, enfilons nos chaussures toujours aussi mouillées, pour aller découvrir les alentours, vers le sud. Après avoir grimpé dans l'herbe tendre, longé le flanc d'un versant pentu, nous aboutissant à un col, par le lit d'un cours d'eau. Encore quelques efforts, et nous atteignons le sommet du Bloodstone, à 385m d'altitude, duquel notre regard embrasse une vue grandiose. La côte se découpe bien au delà de notre refuge, et les îles de Canna et Sanday flottent majestueusement en direction du nord. Nous longeons les crêtes avant de contourner un gros amas rocheux, puis redescendre le versant. Le vent souffle très fort, et retient pratiquement le poids de notre corps ballant. Le rhume qui m'a rattrapé me fatigue, et arrivés au refuge, c'est de nouveau la farniente. Des cerfs paissent paisiblement devant la porte, et nous les observons patiemment, sans les brusquer, ni les faire fuir, comme intégrés dans leur environnement après plusieurs jours de présence à leur coté. Après le repas , nous jouons la lessive commune du lendemain (qui passera dans les oubliettes !) au Uno. Nick, sûr de lui, sifflote, tandis qu'il mène la partie d'une main de maître. Mais, après 1h30 de lutte acharnée, c'est bien lui (et moi même, soit dit en passant) qui se voit affligé du gage.

Jour 8: C'est la dernière matinée, en solitaires sur cette île. Après les discussions du réveil, nous nous levons déjeuner et préparer les sacs pour le départ. Les préparatifs se déroulent dans une ambiance presque festive. Nous chantons, déambulons, fouillant chaque recoin du refuge pour rassembler notre matériel dispersé. La force du vent a faibli désormais, et la pluie a cessé. Avec une pointe de regret de laisser notre bout du monde , et un soupçon de désir de retrouver un confort plus grand, l'excitation nous agite. Nous quittons Guirdil avec une pointe de mélancolie, pour suivre les crêtes par le nord. Le sentier est moins marécageux que les jours précédents, douce transition vers l'asphalte. La vue sur l'océan est splendide. Bientôt, ceux sont des falaises abruptes, aux pieds desquelles quelques criques se succèdent, qui nous donnent le vertige. Alors s'ouvre la baie de Kilmory, plus grande plage sablonneuse de l'île. Nous nous installons sur des rochers pour manger. La vue sur la baie est plongeante. Nous reprenons ensuite la piste de 4*4, en direction de Kinloch. Le temps a considérablement changé, et de nouveau nous constatons que la partie est de l'île bénéficie de conditions climatiques privilégiées par rapport au reste de l'île. A la fraîcheur et l'humidité des jours antérieurs, succède un soleil perçant. La sueur perle sous nos multiples épaisseur de vêtements, que nous ôtons une à une. L'Askival est très nettement visible, et ne présente plus l'austérité que nous lui connaissions. Nous quittons la réserve naturelle, pour pénétrer dans une forêt de conifères. Au château de Kinloch, nous nous approprions notre chambre. La douche chaude est un moment de plaisir et de bien être intense, et nous éprouvons un grand contentement à nous allonger sur nos matelas moelleux. Par la suite, une ballade sur la rive droite de la baie, vers le lieu de résidence d'une colonie de loutres, dévoile une forêt aérée et verdoyante, au tapis de mousse illuminé de rayons du lumière. Nous nous prélassons sur des rochers, espérant voir apparaître quelque animal nouveau. Seul un phoque fera quelques apparitions espacées. Soudain un bruit d'éboulis. En faisant quelques mouvement d'escalades, un pan de roche se détache. Steph fait une chute de deux mètres, en arrière et sur le dos. Une grosse frayeur qui se termine sans gravité. Après le repas, nous nous dirigeons vers la salle de lecture. Pendant plus d'une heure et demi, un hollandais nous fait la discussion, parlant de Rum et du voyage en général. Confortablement installée dans les fauteuils en cuir de la salle de lecture , ornée d'animaux empaillés, et emplie de rapports photographiques et ornithologiques, nous écoutons notre narrateur relancer sans cesse la discussion…

Jour 9: La nuit a été très bonne et quelque peu réparatrice pour tout le monde. Nous profitons de la matinée qui nous reste pour aller nous promener sur la rive gauche de la baie. De nombreux restes de crustacés témoignent de la présence de loutres. L'herbe aplatie balise le chemin qui mène de leur terrier à l'océan. Le temps est relativement beau, bien que l'air soit frais. La houle est faible, ce qui présage une traversée calme à bord du ferry. Nous épuisons nos derniers vivres, au château, puis rejoignons tranquillement l'embarcadère. C'est sur la petite route qui y mène que nous croisons les trois seuls élèves apparents de l'île, avec leur maîtresse. Le sac de classe sur le dos, ils remontent la piste à vélo pour rejoindre le port. Aussi surprenant que cela paraisse, la petite école, que nous avions remarqué en arrivant, nous démontre son fonctionnement actuel. Quel contraste et quel décalage lorsqu'on pense à nos petits villages qui peinent à garder ouverte leur petit école, faute d'effectif. La traversée, de l'île à Mallaig, se fait sans encombre, malgré une légère inquiétude quand à la ponctualité du ferry à son arrivée. En cas de retard de plus de 20 mn, nous manquions le dernier train pour Fort William, occasionnant un souci d'horaire pour le lendemain. Il n'en fût rien, et nous prenons bien le train prévu. Le trajet ferroviaire, considéré comme un des plus beau du monde, est réellement magnifique. C'est une nature sauvage, ponctuée de lacs et montagnes qui défile. Arrivés à Fort William, nous rejoignons notre hôtel pour y laisser les sacs. Remontant la rue principale de la petite ville, nous cherchons un restaurant traditionnel pour nous délecter d'une spécialité nationale. Nous remplirons nos estomacs avec un haggis bien épicé : panse de brebis farcie, accompagnée d'une purée de pommes de terre et de choux. Nous pénétrons alors un pub, et tandis que Nick et Vince s'abreuvent d'une pinte de bière, Steph et moi commandons quelques whiskies au parfum de tourbe qui font rejaillir les highlands comme par enchantement. La dégustation commence par le Ben Nevis, alcool au même nom que le sommet culminant d'Ecosse, situé à quelques kilomètres de là. C'est ici, à Fort William que ce whisky est distillé, et élaboré avec l'eau qui s'écoule des montagnes. Au son de quelque musique qui résonne fièrement, l'écosse révèle ici sa dimension enchanteresse, à l'histoire chaotique. Relativement tôt, nous rentrons à l'hôtel nous coucher. Demain, nous quittons Fort William de bonne heure.

Jour 10: Cette nuit fût chaude, et courte. Nous bouclons les sacs et nous rendons à la gare. Le trajet vers Glasgow, bien qu'identique à celui de l'aller, révèle tout autant que la première fois d'imposantes montagnes envoûtantes. Dans la région du Glencoe, des parois vertigineuses s'érigent autour de nous. Les sommets enneigés sont prisonniers de la brume. Bien que culminant à seulement 1000 où 1100 mètres, ces sommets dégagent une impression de grandeur. La route que nous arpentons, à peine à 500 au dessus du niveau de la mer, paraît un col de haute montagne. Nous nous amusons de savoir la station de ski du Glencoe à 300 mètres d'altitude uniquement, ce qui donne un aperçu de la rudesse des lieux. Plus loin, le paysage s'éclaircit. Les Highlands donnent leur élan de liberté, font valoir la nature sauvage, austère, sillonnée de cascades et cours d'eau, illuminée de lacs. Le point de départ du voyage devient le point d'arrivée, lorsque nous franchissons le panneau Glasgow. Nous faisons quelques achats. Afin de ne pas quitter l'Ecosse sans avoir goûté à la nourriture de l'emblématique " fast food " de Vincent, nous achetons de quoi manger dans un " fish and chips "du centre ville. Nous arrivons à nous faire reprendre les cartouches de gaz excédantes. Je laisse alors mes trois compagnons de voyage disparaître par le train à destination de l'aéroport. Comme dix jours auparavant, je rejoins mon hôtel, avant d'aller flâner dans les rues de la ville, puis visiter la galerie du musée d'art moderne. En m'éloignant du centre, je croise de nombreux jeunes en tenue collégiale, qui terminent leurs cours. Durant la soirée je cherche, en vain, un pub pour aller siroter un dernier whisky. C'est en lisant un document sur le château de Kinloch que je me replonge dans l'ambiance des jours précédents. Je me couche alors, fatigué, et ne tarde pas à trouver le sommeil.

DENIER JOUR...

Jour 11: La dernière nuit écossaise fût bonne, et je me lève au même moment que mon voisin Français qui rentre d'Aberdeen. Un gros breakfast plus tard, je refais pour la nième fois le trajet de l'hôtel à la gare centrale. Dans le train qui me mène à l'aéroport, je repense aux anecdotes qui auront marqué le voyage, et qui reviendront à l'esprit chaque fois que nous évoqueront ce périple. Avec une demi heure de retard, je quitte cette terre d'aventure et d'évasion que fût l'Ecosse durant dis jours. Déjà Charleroi…un bus puis le train …mon immeuble.

CONCLUSION

Que retenir d'un tel voyage? Nous avons vécu, pendant une semaine, dans des conditions relativement rudes. Les rivières nous ont amené un peu d'eau fraîche sur le visage, comme seule toilette. La nourriture lyophilisée a été notre unique ressource alimentaire. Le seul chauffage, avec des températures ne dépassant jamais 12° à l'abri, a été les épaisseurs de vêtements, et nos sac de couchage. Pourtant, durant une semaine, nous n'avons jamais ressenti de désillusion dans notre obstination à rechercher l'isolement. Nous avons passé une semaine sous le signe fort de la nature. Ce morceau de terre d'à peine quinze kilomètres sur quinze, nous a livré la solitude, et le sentiment d'appartenance à ce monde parfois condamné d'où nous venons tous."Robinsons du 21ème siècle" nous avons choisi pour quelques jours de nous éloigner de notre civilisation, tout en ayant programmé notre désertion. Jamais nous nous sommes trouvés à l'étroit dans notre deux ou trois pièces vétuste . A aucun moment nous n'avons pensé à nous évader pour courir vers ce qui conditionne notre vie quotidienne. Unis par la seule présence des éléments déchaînés, nous avons trouvé dans ce havre de paix, une harmonie à laquelle nous donnons un sens unique: la quête du bonheur.

Nous avons ri, nous avons chanté, nous avons hurlé sans attendre l'écho d'une voix inexistante. Nous avons partagé égoïstement un trésor impalpable par quelqu'un d'autre que nous quatre. Nous avons ressenti la force du vent. Nous nous sommes imprégnés de la pluie généreuse. Nous avons parfois appréhendé le contact de nos pieds avec nos chaussures mouillées. Nous nous sommes enfoncés dans les marécages jusqu'au genou. Nous avons parfois eu froid, et même frôlé la maladie. Mais chaque moment passé aura été le notre. Chaque difficulté : un obstacle franchi pour atteindre l'émerveillement. Nous avons marché, pour aller de l'avant. Pour rejoindre cette frontière inconnue qui nous émeut et nous fascine.
L' Ecosse, est bien plus que notre bout de paradis. Nous avons appris à connaître cette nature sauvage. Au fond de chacun d'entre nous, nous savons que nous reviendrons, à la conquête du présent et de l'histoire ; à la conquête de notre présent et de notre histoire. Et ça, ça a été prouvé… Scientifiquement ?...

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